cas divers

Royal Brochu, le jeune héros de Tétreaultville

19 octobre 1953.

La Presse, 20 octobre 1953, BAnQ

Trois jeunes hommes évadés de l’école de réforme du Mont-Saint-Antoine à Tétreaultville prennent un taxi à partir du centre-ville. Ils demandent au chauffeur, Robert Taylor, de les emmener au coin des rues Paul-Pau et Forbin-Janson. Une fois à destination, le trio s’attaque violemment à Taylor à coups de barre de fer. L’objectif: ce fût difficile à prouver mais apparemment que le vol d’argent et /ou du véhicule était convoité.

Une résidente du quartier aperçoit la voiture de taxi par la fenêtre de sa chambre. Elle remarque l’animosité et des bras qui s’élèvent pour frapper un homme. Elle sort de chez elle et pendant que les assaillants s’enfuient, elle crie à qui veut l’entendre ce qu’elle vient d’apercevoir. Parmi les gens sur la rue se trouve Royal Brochu, un jeune assistant-camionneur de 16 ans. Ce dernier constate que la victime est inanimée dans sa voiture et, muni de sa « bécane », il décide de suivre le trio. Ils prennent le champ car cet endroit du quartier n’était qu’en voie de développement. Discrètement, il les suit. Ces derniers prennent un chemin vers le sud-ouest. À un certain moment, sur la rue Azilda (maintenant Pierre-Tétreault) près de la rue Sainte-Claire, un des assaillants remarque Royal et en fait part aux autres. Comme ce dernier connait bien son quartier, il sait qu’à quelques mètres se trouvent le poste de police 28. Il décide donc de les dépasser en faisant comme si rien était et entre en trombe au poste. Le très connu sergent Armand Courval l’accueille. Royal lui demande alors s’il est au courant de l’événement de la rue Paul-Pau. Comme de fait, une dame venait de les rejoindre pour signaler le tout. Royal lui pointe les trois hommes qui déambulent encore sur la rue Baldwin vers le sud. Courval mandate deux autres policiers à leur trousse et saute dans son auto-patrouille. Les trois jeunes hommes sont rapidement arrêtés sur la rue Lebrun, entre Boyce (maintenant Pierre-de-Coubertin) et Sainte-Claire.

La Presse, 22 octobre 1953, BAnQ

Durant ce temps, Robert Taylor, 54 ans, est emmené à l’hôpital Notre-Dame où il décède de ses blessures. Il s’agit donc d’une cause de meurtre, un crime sordide qui a été lâchement commis à l’aide d’une barre de fer. L’homme laisse 10 enfants orphelins derrière lui car ceux-ci avaient également perdu leur mère peu de temps avant.

L’attention se porte alors sur Royal Brochu. Grâce à sa témérité, les trois jeunes meurtriers étaient sous verrou, protégeant ainsi la population de ces individus dangereux. C’était un bel adon car le directeur de la police de Montréal, Albert Langlois, était justement sur le point de mettre sur pied un programme de certificats de « policiers honoraires » pour récompenser les actes de bravoure des citoyens. Ces actions devaient aider les policiers à écrouer des bandits et des meurtriers. Autres temps, autres mœurs: jamais une telle initiative aurait lieu de nos jours car arrêter un bandit est une pratique dangereuse. Mais nous étions alors au début des années 50, avec un taux de criminalité très haut, un contexte d’intervention différent et une fascination plutôt généralisée pour les actes de bravoure.

La Presse, 21 octobre 1953, BAnQ

C’est ainsi que Royal Brochu, jeune garçon de Tétreaultville, fut nommé le tout premier policier honoraire le 13 novembre 1953. Je ne connais pas l’objectif exact de cette initiative mais mes recherches m’indiquent que le directeur Langlois voulait susciter l’enthousiasme des citoyens à la coopération par la capture de bandits et aussi par l’encouragement aux informateurs à rapporter les criminels. Les programmes d’aide aux jeunes comme les Clubs juvéniles de la police, mis sur pied en 1936 par Ovila Pelletier de la police de Montréal, contribuaient beaucoup à faire des jeunes de bons citoyens. La prévention de la délinquance juvénile par les actions sociales, le dialogue avec les familles et la pratique du sport étaient entre autres quelques moyens utilisés pour réduire les méfaits. Or, les deux premiers policiers honoraires, soit Royal et Normand Thuot, étaient des adolescents membres de ce club depuis quelques années.

Quand il apprit la nouvelle, Royal revenait de son travail. Ce jour-là, son employeur l’avait récompensé en le laissant conduire seul de la machinerie. Déjà tout léger de cette belle journée de travail, une horde d’enfants l’attendaient pour lui annoncer la nouvelle. Trois de ces gamins avaient même été nommés « éclaireurs » pour mieux cibler Royal au loin, trop impatients d’aller à sa rencontre.

The Gazette, 31 octobre 1953

« Tu vas être policier honoraire, Royal! »

Sa mère, une petite maman fière qui avait eu son premier enfant à l’âge de 15 ans, s’est élancée sur lui et lui a dit que la police de Montréal allait lui donner 100 piastres. Royal s’est exclamé: « Wow! Je vais pouvoir m’habiller de la tête aux pieds! »

En plus des honneurs reçus par la police, Royal a eu un nouveau vélo, 500$ en obligations d’épargne et une montre en or par la compagnie de Taxi Diamond. Le journal Allô Police l’a aussi emmené à un atelier de menuiserie, la carrière de rêve que le jeune homme caressait. Avec l’aide de citoyens et de Taxi Diamond, un bon montant à été amassé pour les 10 enfants orphelins de Robert Taylor.

La Presse, 21 octobre 1953, BAnQ

Pour ce qui est du procès, ce fut plutôt laborieux. Fallait s’y attendre: les trois délinquants ayant battu un homme à mort se sont virés les uns contre les autres afin d’éviter la peine de mort. Chacun accusait l’autre d’être celui qui a porté les coups. D’abord arrogant et ricaneur à l’enquête du coroner, ils étaient beaucoup plus fragiles lors des autres procédures. Même le plus dur des trois priait son chapelet sur la banc des accusés. Les docteurs ont rapporté les résultats de l’autopsie. En raison d’un langage médical apparemment trop pointu, le juge Lazure a demandé à ce qu’on vulgarise le tout. Le Dr. André Pelletier a dit « en fait, la tête de Robert Taylor était devenu comme une noix qu’on a écrasé ». Il avait subi sept fractures du crâne et des fractures au nez et aux orbites. Malgré les allégations des journaux qui avançaient que les jeunes hommes avaient tué pour 2,50$, rien n’a pu être prouvé une fois défendus en cour, entre autres par Me Raymond Daoust. La préméditation a donc été écartée. C’est ce qui allait les sauver de la peine de mort. Ils ont donc plaidé coupables à homicide involontaire. Les deux plus vieux, Eugène Beaulieu et André Trudel, tous deux âgés de 20 ans, ont écopé de la prison à vie. Quant à Jean-Noël Champagne, 16 ans, il a obtenu une sentence de 30 ans.

Eugène Beaulieu revient brièvement dans l’actualité en 1969 alors qu’il s’évadait de l’hôpital psychiatrique Louis-Hyppolite Lafontaine pour une deuxième fois. On se questionnait alors à savoir pourquoi un homme aussi dangereux avait été confié à cette institution. Trop intenable, Beaulieu avait auparavant été incarcéré en Colombie-Britannique mais son comportement était si exécrable que l’institution l’a déporté à son point de départ : la prison Saint-Vincent-de-Paul. Ses agissements l’ont emmené à être interné à deux reprises en psychiatrie. Je ne retrouve aucun dénouement à cette dernière évasion.

*MISE À JOUR: Il semblerait qu’Eugène Beaulieu ait été repris car il s’est évadé une autre fois en 1973, cette fois de l’Institut Philippe Pinel (source: Dimanche dernière heure, 9 décembre 1973). Selon le Montreal Star, la police l’a arrêté dans un appartement de la rue Ontario Est à peine 10 heures plus tard.

Pour ce qui est du programme de récompenses de policiers honoraires, il semble n’avoir duré qu’à peine un an. Je n’y retrouve aucune trace après la remise de certificat du 18ème récipiendaire à l’été 1954.

J’ai cherché les suites de la vie de notre héros de Tétreaultville et j’ai pu constater qu’il avait vécu la majeure partie de sa vie en banlieue, sur la rive-sud, comme poseur de plancher de parqueterie. Ironiquement, il sera témoin d’un autre meurtre commis dans une voiture à Pointe-aux-Trembles en 1995. Durant cette période de guerre des motards, il avait entendu des coups de feu pour ensuite apercevoir de sa fenêtre le corps inanimé de Claude Rivard, 38 ans. L’enquête du coroner de ce dernier ne contient toutefois aucun détail sur le témoignage de Royal.

J’ai ici une petite collection de photos du fort attachant jeune Brochu.

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Photo de couverture (rue Paul-Pau): archives de la Ville de Montréal, VM94-C0052-010

Les 18 policiers honoraires trouvés:

Royal Brochu (arrestations/meurtre), Normand Thuot (arrestation d’un gunmen), Clarence Robertson (capture d’un bandit), Jean-Paul Forest (capture d’un bandit), Ray Millett (capture d’un chauffard), Jean-Marie Auclair (capture d’un bandit), André Campeau (capture d’un bandit), Jean-Louis Lavoie (capture d’un bandit), Myer Lerner (capture d’un bandit), homme voulant rester anonyme (capture d’un bandit), James Gray (capture d’un bandit), Bruce Saunder (capture d’un bandit), John Moynaugh (capture d’un bandit), Frederick Owen (capture d’un bandit), Gaétan Morin (capture d’un bandit), Ovide Lamouche (capture d’un bandit), Isaac Speigler (arrestation d’un receleur), M. Tailleur (arrestation d’un voleur de bijoux).

5 réflexions au sujet de “Royal Brochu, le jeune héros de Tétreaultville”

  1. Quel belle histoire, j’aime bien les concepts qui visait a tisser des liens de confiance et collaboration entre la police et la population. De nos jours trop de gens admire les criminelles et rare sont ceux qui vont dénoncer quelque chose à moins que ça les affectent personellement.

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