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Le policier polisson

Lorsqu’on parcourt les archives de journaux, on tombe parfois sur des articles qui nous emmènent à vouloir décortiquer une affaire ou simplement à vouloir en vérifier la véracité.  Il arrive aussi qu’en partant d’un article de journal, on apprenne beaucoup de choses.  En voici un exemple intéressant et surtout divertissant.

Il y a deux ans, je suis tombée sur les archives d’un journal qui s’appelait Le Moraliste.  Cette publication faisait partie de ce qu’on appelait les «journaux jaunes», ce qui, en général, voulait dire de piètre qualité informative en raison d’un contenu très souvent sensationnaliste, exagéré ou basé sur des potins.  Présent seulement de 1942 à 1946, ses titres à saveur scandaleuse et souvent haineuse accrochent certainement l’oeil de quiconque qui s’y attarde la moindre fraction de seconde. Ce journal avait pour patron un dénommé Salem Alepin, un ancien capitaine de police apparament démis de ses fonctions en 1939 et «fâché noir» après le système.  Lui et un autre journaliste seront la cible de plus d’un attentat.  De plus, l’imprimerie Jacques Cartier où le journal était imprimé avait été sabotée et puis incendiée le 30 janvier 1943.  Selon l’article de Mathieu Lapointe sur histoireengagee.ca, Alepin et ses allégations ainsi que d’autres plaintes feront déclancher une Commission Royale d’enquête en 1943, présidée par le juge Lucien Cannon.  Toutefois, ce dernier tirera une conclusion incendiaire envers l’ancien policier.  Dans Le Devoir du 25 mai 1944, le juge dira que Le Moraliste est «un ramassis d’ordures et de saletés».  Suite à cela, Alepin déclarait dans son journal que la Commission d’enquête Cannon devrait faire l’objet d’une commission d’enquête…  Bref, un vortex infini.

Ce qui m’interpelle le plus dans ce journal est la manière dont on décrit les faits rapportés.  La lecture en devient tout simplement délicieuse.  J’en arrive donc à mon policier qui aurait eu un comportement pour le moins répréhensible, un après-midi d’avril 1944, dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve.   Selon Le Moraliste du 6 mai suivant, le capitaine Jospeh Napoléon Laporte serait sorti complètement ivre d’un restaurant chinois de la rue Ontario, entre les rues de Lasalle et Létourneux.  Il aurait été tapageur, grotesque et aurait tenu un langage polisson (!).  Il aurait passé d’un état de torpeur, le nez dans son chop suey à un comportement hystérique en pleine rue.  Le vocabulaire emprunté pour décrire la scène en vaut le détour.

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Il ne m’en fallait pas plus pour investiguer sur ce curieux policier polisson.  Est-il vrai que cet individu avait «pris une position bouffonne et indigne de l’uniforme» en pleine rue Ontario?  Ce serait difficile de s’en assurer mais j’allais néanmoins vérifier quelques faits.  Sur les archives de BAnQ, j’ai rapidement retracé Napoléon.  Il prenait.. sa retraite!  Et ce, dans La Presse du 6 mai 1944.  L’annonce de sa retraite et de celle de quelques collègues (dont deux noms seront aussi à l’amendement un peu plus tard), étaient annoncées à pareille date que l’article du Moraliste.  Intéressant.  Bien sûr, cela ne m’indiquait pas si Napoléon avait été surpris ivre de la «potion infâme» mais je pouvais quand même constater qu’on était en présence d’un possible trouble de comportement chez le capitaine.

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J’allais ensuite découvrir qu’il avait fait l’objet d’accusations dans l’enquête de la Commission Caron, plus tard, en 1950.  Je me déplace donc sur les archives de la Ville de Montréal pour vérifier les documents déposés à cet effet.  Joseph Napoléon Laporte avait eu des accusations en lien avec la Loi sur la fraude et la corruption dans les affaires municipales.  On parlait de pots de vin.  Son nom était aussi inscrit sur une liste d’accusés portant la mention «Cadenas 4».  Les policiers avaient la tâche de mettre des cadenas pour fermer les établissements illégaux et certains agents auraient fait croire que le travail était fait alors qu’ils étaient de mèche avec les tenanciers.  Petite parenthèse: le café chinois Majestic Lunch où Napoléon aurait mangé un chop suey appartenait probablement à un récidiviste des loteries chinoises.  Ce sont mes recherches au bottin qui m’ont pistée dans cette direction.  J’affirme ceci sous toute réserve puisque je manque encore d’expérience en matière de prêtes-noms asiatiques des années 40…

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Archives de la Ville de Montréal, P43-2_02, Tierces oppositions 1950

Donc, Napoléon allait en appel de ses accusations, sous le motif qu’il était déjà à la retraite depuis 6 ans.  Il figure dans la liste des policiers accusés et retraités.  Il résidait dans le quartier Tétreaultville sur la rue Marie-Antoinette, ancien nom pour la rue Baldwin.  Il est décédé en juillet 1954 à l’âge de 71 ans, tout juste avant le dépôt du rapport de la Commission Caron.

Napoléon était-il un policier polisson?  Il y a de fortes chances.  Peut-être a-t-il toujours été droit et qu’il n’a que trop festoyé pour son party de retraite?  Nous ne le saurons peut-être jamais.  Mais encore une fois, les archives nous ont appris des choses.  Et ce, même à partir d’un petit article tapageur d’un «journal jaune».

 

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Lapointe, Mathieu, 2012, DeCannon à Bastarache: la commission d’enquête comme manoeuvre d’évitement, https://histoireengagee.ca/de-cannon-a-bastarache-la-commission-d%E2%80%99enquete-comme-manoeuvre-d%E2%80%99evitement/

Journaux:

BAnQ et Goggle Newspapers

Commission royale Cannon:

https://www.bibliotheque.assnat.qc.ca/DepotNumerique_v2/AffichageNotice.aspx?idn=72881

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